Être geek sans être absent — Le plaisir, les limites et la présence kidnappée

ÉCLAIRAGE · PLAISIR NUMÉRIQUE ET PRÉSENCEÊtre geek sans être absent
01Le plaisir02La captation03Le retourLe plaisir, les limites et la présence kidnappée
Une manette sur un bureau, devant un écran montrant une forêt imaginaire et une fenêtre donnant sur les arbres.

Être geek sans être absent

Le plaisir, les limites et la présence kidnappée

Découvrir un monde dans un jeu vidéo, comprendre enfin une technologie, choisir son matériel ou trouver le réglage qui rend tout plus fluide : il y a un vrai plaisir à chercher. À optimiser, créer, échanger avec une communauté, apprivoiser un univers complexe. Être , c’est aussi apprendre et garder intacte une capacité d’émerveillement.

La question arrive ensuite, presque à voix basse : à quel moment une immersion que nous avons choisie commence-t-elle à choisir pour nous ?

I

Le plaisir de geek

Il suffit parfois d’une porte au fond d’une carte pour retrouver le goût de l’exploration. On essaie une stratégie, on échoue, on comprend. Une difficulté qui résistait devient familière. Le plaisir tient autant à la découverte qu’à cette maîtrise patiente : quelque chose s’éclaire parce qu’on lui a consacré de l’attention.

Un jeu peut offrir du défi et de la concentration ; une passion technologique, de la créativité et de l’apprentissage. Jouer avec d’autres peut aussi être une manière de se retrouver. Et certaines soirées n’ont besoin d’aucune justification : se détendre, rire ou laisser reposer ses préoccupations suffit. Le loisir n’a pas à devenir utile pour mériter sa place.

Cette absorption rejoint parfois le flow, étudié par le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi : un engagement intense dans une activité, notamment lorsque le défi rencontre nos capacités. Toute longue session n’est pas du flow, mais le numérique peut accueillir cette qualité d’attention.

II

La présence kidnappée

Le glissement est rarement spectaculaire. Encore une partie. Encore une quête. Une récompense quotidienne à récupérer, une notification à ouvrir. Puis une vidéo recommandée et quelques minutes de scroll. On craignait de manquer quelque chose ; une heure a passé, sans qu’on se souvienne vraiment d’avoir choisi de la passer ainsi.

Au début, on poursuivait un plaisir. À présent, on poursuit peut-être seulement la suite. Le geste reste le même, mais son élan a changé : moins de curiosité, davantage d’automatisme. Ce n’est pas la durée, à elle seule, qui permet de faire la différence.

« Est-ce que je continue parce que je le veux encore, ou simplement parce que quelque chose me retient ? »

Certains dispositifs rendent le prochain geste plus facile que l’arrêt : une lecture qui redémarre seule, un fil sans fin, une sollicitation au moment de partir. La présence n’est pas toujours perdue d’un coup. Elle se laisse parfois emporter quelques secondes à la fois. Ce qui mérite notre attention, c’est ce moment discret où continuer devient la réponse par défaut.

III

Savoir revenir

Tu peux entrer pleinement dans un jeu et décider d’en sortir. Avant de commencer, choisir un repère simple : la fin d’une mission, une heure convenue, le prochain moment calme pour quitter le groupe. Arrivé là, faire une petite pause avant de relancer. Une soirée prolongée peut rester un choix ; encore faut-il prendre le temps de le refaire.

Le retour tient parfois à peu de chose : sentir son corps dans le fauteuil, entendre la pièce silencieuse, préparer un café, ouvrir une fenêtre. Puis une marche, une conversation, l’air extérieur. Les liens noués en ligne et les émotions vécues dans un jeu appartiennent eux aussi à notre vie. Revenir, c’est rendre de la place à ses autres dimensions.

La cohérence se joue aussi ici : accorder nos usages numériques avec ce que nous voulons réellement vivre. Garder le plaisir d’explorer, sans laisser chaque sollicitation décider de la suite. Pouvoir choisir où poser son attention, combien de temps y rester, puis la déplacer lorsque autre chose compte.

UNE QUESTION D’OUVERTURE

« Lorsque je reste devant mon écran, suis-je encore en train de choisir ma présence ? »