Ce qui dépend davantage de moi
- Le jugement que j’examine
- L’intention que je forme
- Le soin mis dans une action
- La parole que je choisis
- La manière de recommencer
ÉPICTÈTE · LE MANUEL · SIX MOUVEMENTS
« Parmi les choses, les unes dépendent de nous, les autres n’en dépendent pas. »

Épictète, ancien esclave devenu maître stoïcien, n’a pas écrit le Manuel lui-même : son disciple Arrien en a rassemblé les principes au IIᵉ siècle de notre ère. Le texte s’ouvre sans détour par une frontière qui organise tout le reste.
D’un côté, « l’opinion, le vouloir, le désir, l’aversion » — ce qui est notre œuvre. De l’autre, le corps, les biens, la réputation, les dignités — tout ce qui reste exposé au monde, à autrui et aux circonstances. La distinction ne rend pas l’extérieur insignifiant. Elle déplace le centre de gravité : de l’événement que j’exige vers la manière dont je vais le rencontrer.
L’expression moderne « dichotomie du contrôle » est utile, mais le mot contrôle peut tromper. Épictète ne nous invite pas à tout contrôler. Il nous invite à reconnaître l’endroit précis où peut s’exercer notre .
Il s’agit moins de devenir souverain sur chaque pensée que de cultiver notre : examiner une , orienter une intention, donner ou retenir notre , répondre avec davantage de justesse.
L’énergie dépensée à lutter mentalement contre ce qui échappe réellement à notre prise peut nous détourner de ce qui reste possible. Accepter une limite n’est pas bénir l’injustice ni devenir passif : c’est retrouver la lucidité nécessaire pour protester, protéger, demander de l’aide, persévérer ou se retirer là où un geste a encore un sens.
Le résultat n’est pas garanti, mais l’intention, la préparation, la parole et le geste peuvent encore nous appartenir. Renoncer à posséder l’issue n’est pas renoncer à agir.
Une émotion surgit avant d’être choisie. La distinction peut offrir un espace pour l’écouter et lui répondre ; elle ne demande ni de la nier ni de devenir impassible au sens courant.
Les injustices, les pertes, la maladie ou les contraintes sont réelles. Nos jugements comptent, mais ils ne rendent pas imaginaire ce qui nous atteint ni inutile l’action collective.
La souffrance n’est pas un échec philosophique. Épictète propose une direction exigeante, pas un verdict contre celui qui traverse une épreuve. La nuance commence par ne pas ajouter de culpabilité à la douleur.
Cette perfection deviendrait une nouvelle chose impossible à garantir. On peut apprendre, reprendre un jugement, réparer un geste et recommencer sans prétendre gouverner chaque mouvement intérieur.
Ces situations ne sont pas des exercices à réussir. Elles montrent simplement comment la frontière peut se déplacer au milieu d’une journée réelle.
Je peux répondre sans chercher à contrôler son regard.
Je peux tirer une leçon sans rester prisonnier de l’échec.
La biographie d’Albert Ellis publiée par son institut retrace l’influence d’Épictète dans l’élaboration de la thérapie rationnelle-émotive et comportementale. Son modèle distingue l’événement, les croyances par lesquelles nous l’interprétons, puis leurs conséquences émotionnelles et comportementales.
Le rapprochement est éclairant sans être une identité. Ellis construit une méthode psychologique destinée à assouplir des croyances rigides ; Épictète propose une philosophie morale complète, liée à la , à la nature et à une conception stoïcienne de la liberté.
Dans Découvrir un sens à sa vie grâce à la logothérapie, Viktor Frankl insiste sur une ultime liberté d’orientation intérieure face aux circonstances. Cette résonance doit rester prudente : elle ne rend pas toutes les situations comparables et ne transforme jamais la souffrance extrême en simple problème d’attitude.
Je ne décide pas de tout ce qui m’arrive, mais je peux apprendre à reconnaître ce qui dépend encore de moi.
UNE PORTE D’ENTRÉE
Parmi les choses, les unes dépendent de nous, les autres n’en dépendent pas. Celles qui dépendent de nous, c’est l’opinion, le vouloir, le désir, l’aversion : en un mot tout ce qui est notre œuvre. Celles qui ne dépendent pas de nous, c’est le corps, les biens, la réputation, les dignités : en un mot tout ce qui n’est pas notre œuvre. Et les choses qui dépendent de nous sont par nature libres ; nul ne peut les empêcher, rien ne peut les entraver ; mais celles qui ne dépendent pas de nous sont impuissantes, esclaves, sujettes à empêchement, étrangères à nous.
Pourquoi ce passage compteLa frontière ne sépare pas ce qui compte de ce qui ne compte pas : elle distingue notre faculté de répondre de tout ce qui reste exposé au monde.
Aussitôt donc, devant toute imagination pénible, exerce-toi à dire : Tu es imagination et apparence, nullement l’objet que tu parais être. — Ensuite sonde-la, et juge-la avec les règles que tu possèdes : la première et la principale, c’est de voir s’il s’agit des choses qui dépendent de nous ou de celles qui n’en dépendent pas.
Souviens-toi que ce qu’on se promet dans le désir, c’est d’obtenir l’objet désiré, ce qu’on se promet dans l’aversion, c’est d’éviter l’objet en aversion ; et celui qui est frustré dans son désir est malheureux, celui qui tombe dans ce qu’il fuit, misérable. Fuis donc seulement les choses qui, dépendant de toi, sont contraires à la nature, et tu ne tomberas point dans ce que tu fuis.
Pourquoi ce passage compteÉpictète invite à déplacer progressivement le désir et l’aversion vers la qualité de notre propre conduite, plutôt qu’à devenir sans désir ni sensibilité.
Quand tu es sur le point d’entreprendre quelque action, rappelle en ta mémoire de quelle nature est cette action. Vas-tu te baigner, représente-toi ce qui se passe aux bains, les gens qui jettent de l’eau aux autres, qui les poussent, qui les injurient, qui les volent, et tu entreprendras plus sûrement ton action, si tu te dis tout d’abord : je veux me baigner, mais je veux aussi conserver mon libre-arbitre conforme à la nature.
Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais leurs opinions sur les choses. Par exemple, la mort n’est rien de terrible, car Socrate aussi l’aurait trouvée terrible ; mais notre opinion sur la mort, qui nous la fait regarder comme terrible, voilà ce qui est terrible.
Pourquoi ce passage compteLe jugement participe à notre trouble ; cela ne rend pas irréels la perte, l’injustice ou la douleur, et n’interdit ni le deuil ni l’action.
À chaque objet qui se présente, souviens-toi, en te tournant vers toi-même, de chercher quelle faculté tu possèdes relativement à l’usage de cet objet. […] Si un labeur s’offre, tu trouveras le courage ; si c’est une injure, tu trouveras la patience.
Sur quoi que ce soit, ne dis jamais : J’ai perdu cela ; mais : Je l’ai rendu. […] Tant qu’il te la laisse, uses-en comme d’une chose étrangère, comme usent d’une hôtellerie ceux qui passent.
Pourquoi ce passage compte« Rendre » ne signifie pas ne pas aimer. L’image rappelle que l’attachement peut être profond sans transformer un être, une chose ou un instant en possession définitive.
Pourtant n’hésite pas à condescendre, en paroles seulement, à sa douleur ; et même, au besoin, gémis avec lui : mais garde-toi de gémir aussi intérieurement.
Pourquoi ce passage compteSous une formule aujourd’hui sévère apparaît une nuance essentielle : être présent à la peine d’autrui sans devoir être englouti par elle.
Souviens-toi que tu es acteur dans une comédie, celle qui plaît au maître : s’il la veut longue, joue-la longue ; si courte, joue-la courte : s’il veut que tu joues le rôle d’un pauvre, joue-le avec grâce ; de même si c’est celui d’un boiteux, d’un magistrat, d’un plébéien. Car c’est ton fait de bien jouer le rôle qui t’est donné ; mais le choisir, c’est le fait d’un autre.
Pourquoi ce passage compteLe rôle reçu n’abolit ni le discernement ni l’action : l’enjeu est la manière de l’habiter quand les circonstances n’ont pas été choisies.
Quelqu’un t’a irrité : sache que c’est ton opinion sur lui qui t’irrite. Efforce-toi donc, avant tout, de ne point te laisser emporter par ton imagination ; car, si une première fois tu gagnes du temps et un délai, il te sera plus facile ensuite de te maîtriser toi-même.
Mon frère me fait injustice. — Conserve à son égard ton rang de frère ; et n’examine pas ce qu’il fait, mais ce que tu dois faire pour conformer ta volonté à la nature. […] De même, à l’égard d’un voisin, d’un concitoyen, d’un général, tu trouveras quel est ton devoir, si tu examines les relations que tu soutiens avec eux.
Pourquoi ce passage compteRegarder sa propre conduite n’oblige pas à tout subir : une réponse juste peut aussi être une limite, une protection ou une opposition.
Quand il faudra t’exposer au péril pour un ami ou pour la patrie, ne demande pas à l’oracle si tu dois t’y exposer ; car si le devin t’annonce que les victimes n’ont pas été favorables, il est évident que ce signe te présage la mort, ou la perte de quelque membre, ou l’exil ; mais la raison démontre que, malgré toutes ces choses, il faut rester aux côtés d’un ami et s’exposer au danger pour la patrie.
Pourquoi ce passage compteCe qui échappe à notre maîtrise n’annule donc pas le devoir d’agir. Épictète place parfois l’engagement juste au-dessus même de la sécurité du résultat.
Quand tu vas rendre tes soins à quelque homme puissant, représente-toi que tu ne le trouveras pas, ou que tu ne seras pas reçu, ou que les portes te seront fermées au visage, ou qu’il ne s’occupera pas de toi. Si, malgré cela, il convient que tu ailles, va et supporte ce qui t’arrive, sans jamais te dire à toi-même : « Cela n’en valait pas la peine. »
Lorsque, sachant bien que tu dois faire une chose, tu la fais, n’évite jamais d’être vu en la faisant, même si le vulgaire doit en penser du mal. Car si tu as tort d’agir ainsi, fuis l’action même ; et si tu n’as pas tort, pourquoi crains-tu ceux qui te blâmeront à tort ?