Émerveillement — Le monde n’a pas besoin d’être nouveau

05CINQUIÈME DOSSIERÉmerveillement — Le monde n’a pas besoin d’être nouveauDe l’habitude à un regard redevenu disponible

UNE DISPONIBILITÉ AU MONDE

Réapprendre à voir

Le monde peut rester le même tandis que notre manière de le regarder change.Le chemin « Émerveillement » en propose une première porte, courte et accessible. Ce dossier s’y attarde davantage, comme on laisse le regard demeurer quelques instants de plus.
Jeune fougère déroulant sa crosse dans un sous-bois.

Ce qui était déjà là

Nous associons facilement l’émerveillement aux grands paysages, aux voyages, aux événements rares, aux nuits étoilées ou aux expériences exceptionnelles. Pourtant, il peut aussi apparaître devant quelque chose de parfaitement ordinaire : une lumière sur un mur, la pluie, le mouvement d’un arbre, une ombre, un animal endormi, un reflet, un visage, une texture ou un silence.

Il ne s’agit pas de rendre artificiellement le monde merveilleux, ni de recouvrir le réel d’une beauté obligatoire. Il s’agit parfois simplement de retrouver la capacité de voir ce qui était déjà là.

« S’émerveiller, ce n’est pas rendre le monde extraordinaire. C’est retrouver la capacité de voir ce qui l’était déjà. »
01 · LE FAMILIER

Quand l’habitude efface le monde

À force de voir les mêmes choses, notre attention cesse progressivement de s’y arrêter. Les objets, les lieux, les personnes et parfois même notre propre existence deviennent si familiers qu’ils finissent presque par disparaître derrière leur nom et leur usage.

L’habitude n’est pourtant pas une ennemie. Elle simplifie le monde, nous épargne d’avoir à tout redécouvrir et rend possible la vie quotidienne. Son paradoxe est plus discret : en nous aidant à vivre parmi les choses, elle peut aussi déposer un voile sur elles. Le réel reste présent, mais notre regard passe à travers.

02 · L’ATTENTION

Une attention sans possession

S’émerveiller peut commencer par une manière de regarder sans vouloir immédiatement comprendre, classifier, photographier, acheter, utiliser, commenter, conserver ou posséder. Non parce que ces gestes seraient mauvais, mais parce qu’il existe parfois un instant antérieur où quelque chose peut être rencontré pour ce qu’il est.

Cette attention ne saisit pas : elle laisse être. Elle ne renonce ni à la connaissance ni à la mémoire ; elle leur offre simplement un peu de silence avant les mots. La présence intérieure devient alors une disponibilité au réel, plutôt qu’une façon de le ramener aussitôt à soi.

03 · L’ÉTONNEMENT

De l’étonnement à l’émerveillement

Dans la Grèce du IVᵉ siècle avant notre ère, Aristote place l’étonnement à l’origine de la philosophie. Quelque chose cesse d’aller de soi, l’évidence se fissure et la question devient possible. L’étonnement demande : « Qu’est-ce que cela signifie ? » L’émerveillement, lui, peut parfois se contenter de souffler : « Regarde. »

« Ce fut en effet l’étonnement d’abord comme aujourd’hui, qui fit naître parmi les hommes les recherches philosophiques. »
Aristote — Métaphysique, livre I, chap. 2Traduction de Victor Cousin, 1838.

Ils ne s’opposent pas. L’un ouvre la question, l’autre ouvre la présence, et chacun peut prolonger l’autre. Une feuille devient étrange avant de devenir connaissable ; un ciel connu retrouve une profondeur avant même que nous cherchions à l’expliquer.

PARADOXEPlus on cherche l’extraordinaire, moins on voit parfois l’extraordinaire dans l’ordinaire.

Nous pouvons croire qu’il faut multiplier les nouveautés, les voyages, les expériences ou les sensations pour continuer à nous émerveiller. Mais dans cette recherche, il peut nous arriver de trouver ordinaire ce qui nous étonnait hier, puis de réclamer déjà autre chose.

L’émerveillement ne réclame pas toujours davantage de monde. Il réclame parfois davantage de présence.

L’habitude cache ce que la présence révèle.
04 · EXPÉRIMENTER

Laisser quelque chose apparaître

Aujourd’hui, il serait possible de choisir quelque chose de parfaitement ordinaire : une tasse, une feuille, une pierre, une ombre, le ciel, un animal ou un objet familier. Puis de le regarder pendant environ une minute, sans chercher tout de suite à le nommer, l’expliquer ou l’évaluer.

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Le but ne serait pas de provoquer artificiellement l’émerveillement, seulement de voir si quelque chose apparaît lorsque l’attention reste un peu plus longtemps.

Le monde ne devient peut-être pas réellement ordinaire. Notre regard s’y habitue. Et parfois, quelques secondes d’attention suffisent pour que quelque chose redevienne étrange, fragile, beau ou simplement présent.

SI JE NE DEVAIS RETENIR QU’UNE SEULE CHOSE…Le monde ne devient pas ordinaire. Notre regard s’y habitue.
Regarde encore.