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Touts’accélère
Avons-nous encore le temps d’habiter ce qui nous arrive ?
Observer ce que révèle une contestation très concrète du flux numérique, puis laisser l’événement décanter pour interroger quelque chose de plus vaste : notre rapport au temps, à l’attention et au rythme.
- Fait observé
- D3 · Portugal — 10 septembre 2026
- Publication
- Après première décantation
- Angle
- Accélération, attention et résonance
Cet Écho ne cherche pas à désigner les réseaux sociaux comme responsables de notre rapport au temps. Il part d’un fait précis pour regarder une transformation plus large : un monde dans lequel toujours davantage de choses peuvent nous atteindre, souvent avant que nous ayons eu le temps d’habiter les précédentes.

ÉTABLIR LE RÉEL
Le fait
Le 10 septembre 2026, l’association portugaise de défense des droits numériques D3 rend publiques plusieurs actions collectives engagées contre Facebook, Instagram, TikTok et YouTube.
Les procédures avaient été déposées auprès du tribunal civil de Lisbonne entre avril et mai 2026. Leur annonce, après la pause judiciaire estivale, attire l’attention sur plusieurs mécanismes devenus ordinaires dans notre expérience numérique : défilement infini, lecture automatique des vidéos, notifications persistantes et recommandations fortement personnalisées. Le débat juridique porte notamment sur leur capacité à maintenir l’utilisateur engagé.
Mais un détail mérite peut-être que l’on s’y attarde. Beaucoup de ces mécanismes ont une caractéristique commune : ils retirent les moments naturels où quelque chose pourrait s’arrêter.
Une page se termine. Le flux, lui, continue. Une vidéo s’achève. La suivante commence. Un moment de silence apparaît. Une notification peut déjà venir l’occuper.
Aucun de ces gestes n’est spectaculaire. C’est justement ce qui les rend intéressants. L’accélération contemporaine ne ressemble pas toujours à une course. Elle peut simplement prendre la forme d’une chose qui arrive avant que la précédente ait complètement disparu.
- L’événement
- 10 septembre 2026 D3 rend publiques quatre actions collectives visant plusieurs grandes plateformes sociales.
- Le contexte
- Le débat porte notamment sur des dispositifs conçus pour prolonger l’engagement et réduire les interruptions naturelles de l’usage.
- La rupture
- La question n’est peut-être plus seulement : « Combien de temps passons-nous devant les écrans ? » mais : « Nos journées contiennent-elles encore suffisamment d’endroits où quelque chose peut réellement se terminer ? »
REGARDER SOUS L’ÉVÉNEMENT
Ce que ça révèle
Dans Accélération. Une critique sociale du temps (édition allemande, 2005 ; traduction française, 2010), le sociologue allemand Hartmut Rosa analyse l’accélération sociale. Il distingue plusieurs mouvements qui se renforcent les uns les autres.
Les techniques accélèrent : communiquer, produire, voyager ou accéder à une information demande moins de temps. Le monde social change également plus rapidement : les pratiques, les outils, les références et parfois les métiers se renouvellent à un rythme croissant. Et, paradoxalement, notre propre rythme de vie semble lui aussi s’intensifier.
C’est là que quelque chose devient étrange. Une technologie qui permet d’accomplir une tâche en dix minutes au lieu d’une heure devrait, en théorie, nous restituer cinquante minutes.
Mais ces cinquante minutes restent rarement vides. Elles accueillent d’autres tâches, d’autres échanges, d’autres possibilités. Nous ne faisons pas nécessairement la même chose plus rapidement. Nous faisons davantage de choses.
Le téléphone contient ainsi une bibliothèque, une messagerie, des journaux, une télévision, un appareil photo, de la musique, des jeux, des cartes, des commerces et une partie de nos relations. Cette abondance est extraordinaire. Elle produit aussi une situation historiquement singulière : le monde disponible peut devenir beaucoup plus vaste que le monde que nous sommes capables de vivre.
Nous pouvons connaître davantage d’événements sans avoir davantage de temps pour les comprendre. Voir davantage de personnes sans pouvoir réellement les rencontrer. Enregistrer davantage de souvenirs tout en passant plus rapidement à l’instant suivant.
Le problème n’est donc peut-être pas uniquement la quantité d’informations. Il apparaît lorsque notre capacité à recevoir augmente plus vite que notre capacité à intégrer.
CHANGER LÉGÈREMENT DE POINT DE VUE
Seconde voie
Il serait pourtant trop simple d’en conclure qu’il faudrait ralentir. La vitesse n’est pas un adversaire.
Un message envoyé immédiatement peut rassurer quelqu’un. Une information disponible en quelques secondes peut aider à décider. Une technologie rapide peut libérer d’une tâche pénible. Une soirée intense, un voyage, une création ou une conversation animée peuvent être profondément vivants. Une vie présente n’est pas nécessairement une vie lente.
La question pourrait être ailleurs. Sommes-nous encore capables de changer de rythme ?
Aller vite lorsque la vitesse sert ce que nous faisons. Puis ralentir lorsqu’une chose mérite davantage que notre passage.
Chez Hartmut Rosa, la réponse à l’accélération ne consiste justement pas seulement à célébrer la lenteur. Elle passe par une autre qualité de relation au monde : la résonance.
Quelque chose nous atteint. Nous lui répondons. Et cette rencontre nous déplace parfois légèrement.
Une musique que nous écoutons réellement. Une conversation dans laquelle quelque chose se passe. Une idée qui nous oblige à reconsidérer ce que nous pensions. Un paysage devant lequel, pendant quelques secondes, nous cessons simplement de chercher la suite.
Ces moments ne sont pas nécessairement longs. Ils ont autre chose : une profondeur suffisante pour laisser une trace.
Peut-être est-ce cela que le flux permanent menace parfois davantage que notre temps. Non pas seulement nos minutes. Mais notre capacité à être touchés par ce qu’elles contiennent.
LAISSER DÉCANTER
Ce qu’on peut en garder
Nous ne pourrons probablement plus tout suivre. Peut-être n’avons-nous d’ailleurs jamais pu le faire. Mais notre époque rend cette impossibilité particulièrement visible : chaque jour contient davantage de nouvelles, d’images, de messages, d’œuvres, de débats et de possibilités que nous ne pourrons jamais en parcourir.
Cela pourrait être vécu uniquement comme une frustration. Ou devenir une forme de discernement.
Tout ne doit pas être vu. Tout ne doit pas être lu. Tout ne demande pas une réaction. Et quelque chose qui nous échappe n’est pas nécessairement quelque chose que nous avons perdu.
Laisser passer certaines choses peut être ce qui permet à d’autres de recevoir suffisamment de temps pour devenir une expérience.
Écouter une chanson jusqu’à sa dernière note. Finir une conversation avant de regarder ce qui vient d’arriver. Rester encore quelques secondes devant quelque chose qui nous touche. Ou simplement accepter qu’un instant se termine sans demander immédiatement au suivant de commencer.
Qu’est-ce qui, dans ta journée, mérite que le flux s’arrête quelques instants ?
POUR POURSUIVRE
Fait contemporain : D3 — communiqué du 10 septembre 2026 ; les allégations de l’association ne constituent pas un jugement du tribunal.
Repère de lecture : Hartmut Rosa — Résonance. Une sociologie de la relation au monde, traduction française, 2018.