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La solitudedans un monde hyperconnecté
Être relié, sans se rencontrer.
Avec Sherry Turkle, explorer ce qui distingue la connexion du sentiment d’être relié, sans oublier les liens authentiques qui naissent en ligne.
- Fait observé
- Solitude et usages numériques · repères 2024–2025
- Publication
- Après première décantation
- Angle
- Connexion, disponibilité et qualité du lien
Les données sont attribuées à leurs sources ; les pistes de lecture et l’ouverture finale expriment la voix de Présence intérieure.

Dans Alone Together, paru en 2011, la psychologue Sherry Turkle examine, à partir de centaines d’entretiens, la manière dont les outils numériques transforment nos relations. Elle décrit notamment le risque de chercher une proximité facile à contrôler, tout en laissant moins de place aux exigences de la rencontre. Il s’agit ici d’une reformulation de sa réflexion, et non d’une citation.
Son travail ouvre une tension que les usages actuels rendent familière : être connecté n’est pas nécessairement se sentir relié. Cette distinction mérite d’être explorée sans faire de l’écran le contraire de la vie.
ÉTABLIR LE RÉEL
Le fait
Messageries instantanées, réseaux sociaux, appels vidéo, communautés en ligne : nous pouvons entretenir une conversation à travers les continents et retrouver quelqu’un en quelques secondes. Ces possibilités coexistent avec une solitude qui demeure largement partagée.
Dans son rapport publié le 30 juin 2025, l’OMS estime qu’environ une personne sur six dans le monde éprouve de la solitude. Ce repère mondial ne mesure pas l’effet des écrans et ne démontre pas que nous serions plus seuls qu’à toutes les époques précédentes.
L’OMS distingue l’isolement social, qui correspond à un manque objectif de relations et d’interactions, du sentiment de solitude : l’écart douloureux entre les liens vécus et ceux dont on aurait besoin. Une personne entourée peut ainsi se sentir seule. Passer un moment seul, lorsqu’il est choisi et bien vécu, relève d’une autre expérience.
L’organisation rappelle aussi la diversité des facteurs en jeu : un deuil, un déménagement, la précarité, des difficultés de santé ou le manque de lieux de rencontre. La solitude ne commence pas avec le numérique et ne s’explique pas par lui seul.
- Le constat
- La multiplication des moyens de communiquer coexiste avec un sentiment de solitude répandu.
- La distinction
- Isolement social, solitude ressentie et moments seuls choisis ne se confondent pas.
- Le repère
- Des données situées éclairent une tension ; elles ne décrivent pas chaque expérience individuelle.
REGARDER SOUS LE PHÉNOMÈNE
Ce que ça révèle
Être accessible signifie qu’un message peut nous parvenir. Être disponible demande parfois de suspendre ce que nous faisons pour lui accorder une place. La possibilité de répondre à tout moment ne garantit ni cette disponibilité ni la nôtre.
Un échange peut circuler très vite sans devenir une écoute. Nous réagissons, envoyons un signe, passons à autre chose. Ces petits gestes ont leur valeur ; ils peuvent aussi laisser intact ce qui cherchait à se dire. De même, être visible dans un fil ne signifie pas toujours être reconnu dans sa singularité.
Une analyse du Centre commun de recherche de la Commission européenne, présentée en décembre 2024 à partir de l’enquête européenne de 2022, observe une association entre usage passif intensif des réseaux et solitude chez les jeunes. Elle ne retrouve pas d’association significative pour l’usage actif ou l’usage intensif des messageries. Une association ne suffit pas à établir une cause.
Dans la lecture que nous en proposons, la tension concerne la place laissée au lien : les sollicitations peuvent disperser l’attention, et la comparaison transformer la vie des autres en mesure de la nôtre. Accumuler des contacts ne garantit pas l’espace où une relation peut s’approfondir.
FAIRE PLACE À L’AUTRE LECTURE
Seconde voie
Le même écran peut pourtant ouvrir une porte. Une amitié se maintient malgré la distance. Un groupe réunit des personnes qui ne trouvent pas autour d’elles d’interlocuteurs partageant leur expérience. Pour quelqu’un de réservé, l’écriture peut laisser le temps de formuler ce qui se dit difficilement à voix haute. Ce sont des possibilités concrètes, pas une promesse valable pour chacun.
Dans une enquête du Pew Research Center publiée en avril 2025, 74 % des adolescents américains de 13 à 17 ans disent que les réseaux sociaux les font se sentir davantage connectés à la vie de leurs amis. Ce résultat rapporte leur perception ; il ne prouve pas une diminution de la solitude et ne se généralise pas à tous les âges ni à tous les pays. Il rappelle néanmoins que les bénéfices vécus comptent aussi.
Une relation née en ligne peut porter une fidélité, une entraide et une sincérité profondes. Elle n’a pas besoin de devenir une rencontre physique pour que ce qui s’y partage soit réel. Pour certaines personnes isolées ou limitées dans leurs déplacements, cet accès est précieux.
L’écran peut donc éloigner ou rapprocher, selon les personnes, les usages et les espaces proposés. La qualité des échanges, leur réciprocité et leur continuité éclairent davantage le lien que le seul nombre d’heures de connexion.
LAISSER DÉCANTER
Ce qu’on peut en garder
Pour Présence intérieure, une piste serait de redonner du temps à quelques échanges : lire jusqu’au bout, répondre avec sincérité, revenir prendre des nouvelles. Un appel, une conversation écrite ou un moment partagé peuvent accueillir cette attention. La présence peut aussi respecter un silence et ne pas exiger une réponse immédiate.
Il n’est pas nécessaire de transformer chaque contact en relation profonde. Les liens légers ont aussi leur douceur. Et lorsque la solitude pèse, elle n’est pas le signe que l’on aurait mal fait : une relation se construit à plusieurs, dans des conditions que personne ne maîtrise entièrement. Les lieux accueillants, les associations et des espaces numériques attentifs à leurs membres ont également leur part.
Nous n’avons peut-être pas besoin de supprimer nos connexions, mais de laisser certaines devenir plus habitables : un peu de temps, une écoute sans précipitation, la possibilité de se montrer sans devoir impressionner.
Cela peut commencer modestement, sans programme et sans réussite à prouver. Un échange auquel on revient, une attention qui se prolonge : quelque chose prend doucement consistance.
Fait contemporain : OMS — Social connection, 30 juin 2025 : définitions, estimation mondiale et facteurs de solitude.
Repère de lecture : Sherry Turkle — Alone Together: Why We Expect More from Technology and Less from Each Other, Basic Books, 2011 ; présentation sur le site de l’autrice, idées reformulées.
Pour approfondir le fait : Commission européenne, JRC — How you scroll matters, 13 décembre 2024 ; analyse des associations à partir de l’enquête européenne de 2022.
Pour approfondir le fait : Pew Research Center — Teens, Social Media and Mental Health, 22 avril 2025 ; enquête américaine menée du 18 septembre au 10 octobre 2024, perceptions déclarées.